CHAPITRE VI
Cedric Hampton et Norma Cozens se rencontrèrent enfin, mais leur entrevue, qui prit place dans mon jardin, ne devait rien à mes soins et fut un pur effet du hasard. Par une chaude après-midi d’octobre, j’étais assise sur la pelouse où s’ébattait mon fils, tout nu et si brun qu’il ressemblait à un petit négrillon, lorsque émergea soudain, au-dessus de la barrière, la tête dorée de Cedric, accompagnée d’une autre tête : celle d’un vieux cheval efflanqué.
« Je vais vous expliquer, me dit Cedric, mais je préfère que mon ami reste à la porte. Attendez que je l’attache à la barrière. Il est si triste et si gentil ; il ne fera aucun dégât, je vous le promets. »
Un instant plus tard, il me rejoignit sur la pelouse. Je remis le bébé dans sa voiture et me tournais vers Cedric pour m’enquérir des raisons de cette surprenante arrivée, quand Norma apparut à son tour, descendant l’avenue qui bordait mon jardin, en route avec ses chiens pour son interminable promenade quotidienne. Il importe de signaler que les Boreley se croient investis d’un mandat spécial du Ciel, qui les conduit à juger sans appel de tout ce qui, de près ou de loin, concerne la race chevaline. Ils estiment que ce mandat céleste leur donne des droits et leur impose des devoirs également impérieux ; à peine Norma eut-elle aperçu l’ami de Cedric, planté, sage et triste, contre ma barrière, qu’elle entra résolument chez moi pour me faire part des réflexions que lui inspirait cette découverte. Je lui présentai Cedric.
« Navrée de vous interrompre, dit-elle en regardant avec stupéfaction le fameux passepoil de Cedric, dont la couleur brune tranchait sur un manteau vert, d’aspect tyrolien, mais je viens de voir, attachée à votre barrière, Fanny, une vieille jument hors d’âge. Que se passe-t-il et à qui appartient cette bête ?
— Oh ! chère Mrs. Cozens, déclara Cedric avec un radieux sourire (brush !), ne me dites pas que le premier cheval que j’aie jamais possédé se trouve précisément être une jument !
— Cet animal est bel et bien une jument, répondit Norma. Et si elle vous appartient, je ne vous cacherai pas que vous devriez avoir honte du triste état où elle se trouve.
— Oh ! mais il n’y a pas plus de dix minutes que je l’ai adoptée et je suis convaincu que d’ici quelques mois vous ne la reconnaîtrez plus !
— Prétendez-vous insinuer que vous avez acheté cette monstrueuse créature ? Elle est bonne pour la fourrière !
— La fourrière ? Pourquoi la fourrière ? Ce n’est pas un chien.
— Pour l’abattoir, si vous préférez ; ou pour l’équarisseur, dit Norma avec impatience. Cette bête doit être supprimée sur-le-champ, liquidée immédiatement. Si vous ne vous y décidez pas, je téléphonerai à la Société Protectrice des Animaux.
— Oh ! non, je vous en prie, n’en faites rien. Je ne maltraite pas cette malheureuse bête ; je suis très gentil avec elle. L’affreux homme à qui je l’ai achetée était une brute ; il la menait à l’abattoir. J’ai voulu la sauver ; elle avait un pauvre visage si triste ; je n’ai pas pu y résister !
— Et que comptez-vous en faire, mon cher garçon ?
— Eh bien ! je pensais la remettre en liberté.
— En liberté ? Ce n’est pas un oiseau ! On ne peut pas mettre ainsi des chevaux en liberté, du moins pas en Angleterre.
— Je peux parfaitement. Pas à Oxford, sans doute, mais là où j’habite existe un vieux parc solitaire et glacé et j’ai l’intention de l’y lâcher, à l’abri des équarisseurs. Équarisseur ! Quel hideux mot, Mrs. Cozens !
— Les prés de Hampton sont loués », dit Norma.
Pour des précisions de ce genre, on pouvait s’en rapporter, les yeux fermés aux Boreley. Cedric, cependant, ne releva pas la remarque et poursuivit :
« Elle descendait la rue, enfermée dans un camion à l’arrière duquel apparaissait sa pauvre tête. Je vis aussitôt qu’elle aspirait à découvrir une âme compatissante qui la sortît de cette affreuse situation. J’arrêtai donc le camion et achetai la bête. Si vous aviez vu à quel point elle en était reconnaissante et soulagée !
— Combien l’avez-vous payée ?
— J’en ai offert quarante livres. C’est tout ce que j’avais sur moi. Et le conducteur, très gentiment, me l’a laissée à ce prix.
— Quarante livres ! s’écria Norma, atterrée. Mais vous auriez pu avoir un bon cheval de chasse pour moins cher que cela !
— Ma chère Mrs. Cozens, je n’ai aucune envie d’avoir un cheval de chasse ; c’est même la dernière chose au monde que je désire ; je mourrais de peur. Et, d’ailleurs, songez un peu à l’heure à laquelle il faut se lever pour suivre une chasse ! Je les ai entendus, l’autre jour, qui galopaient dans les bois à six heures et demie du matin. On est soi-même, je le crains fort, de ceux que la mort frappe impitoyablement dans le cours de la matinée lorsqu’ils se lèvent avant sept heures. Non ! Non ! c’est cette vieille haridelle clopinante que je voulais. Elle ne sera pas exigeante ; je ne serai pas forcé de la monter tout le temps comme il faut faire avec les chevaux jeunes ; et elle sera toujours là si l’envie me prend d’échanger, à l’occasion, quelques mots avec elle. Mais une question se pose, dont je voulais entretenir Fanny : comment la ramener à la maison ?
— Mais si vous continuez à acheter tous les chevaux qu’on mène à l’abattoir, comment nourrirons-nous nos chiens ? » dit Norma, au comble de l’exaspération.
Elle était apparentée à plusieurs maîtres d’équipage et sa sœur possédait une meute de bigles : on pouvait se fier à sa compétence en ces, matières.
« Je n’achèterai pas tous les chevaux du Comté, je vous le promets, dit Cedric avec douceur. Celui-ci seulement, pour lequel je me suis pris d’affection. Et maintenant, chère Mrs. Cozens, apaisez-vous et dites-moi comment l’emmener à Hampton ; je sais que vous pouvez m’aider si vous le désirez et je n’en reviens pas de ma chance de vous rencontrer ici à l’instant même où j’avais un tel besoin de vos lumières. »
Norma commença de faiblir, comme le font toujours les interlocuteurs de Cedric, même les plus irritables. J’admirai, une fois de plus, l’extraordinaire aisance avec laquelle il réussissait à percer, chez les autres, la carapace des préjugés ; semblable en ceci à Lady Montdore, Cedric n’était vraiment haï que par ceux qui le connaissaient mal ou ne l’avaient jamais rencontré. Mais alors que Lady Montdore trouvait en sa richesse et en « tout ça » de précieux alliés pour désarmer l’hostilité, Cedric s’en remettait à son charme personnel, à son apparence séduisante, à sa profonde et instinctive connaissance de l’âme humaine et singulièrement de la nature féminine.
« Je vous en prie », dit-il, en clignant légèrement les yeux et en fixant Mrs. Cozens.
Le truc réussit à merveille. Je vis que Norma réfléchissait.
« Eh bien ! dit-elle enfin, il y a deux solutions. Je puis vous prêter une selle et vous enfourcherez votre bête… Je ne suis pas sûre qu’elle y résiste, mais vous pouvez toujours essayer.
— Non, Mrs. Cozens, non ! Je possède, figurez-vous, une certaine culture littéraire – le petit Lord Fauntleroy sur son poney, exquise petite figure, ses boucles blondes soulevées par le vent, etc. Admirable ! Ah ! si mon oncle avait eu l’esprit de me faire revenir du Canada lorsque j’étais plus jeune, j’aurais ressuscité toute cette beauté, n’en doutez pas ! Mais le sinistre vieux Don sur sa Rossinante, non ! Vraiment, j’y renonce.
— De quel sinistre vieux Don[5] voulez-vous parler ? demanda Norma avec intérêt. Mais peu importe : votre bête n’arriverait jamais à Hampton. Il y a près de vingt milles, j’y songe à présent ; et sans doute est-elle déjà à bout de forces. »
Elle se dirigea vers la barrière et observa attentivement la jument.
« Ces jarrets ! Vous savez, en toute honnêteté, je crois qu’il serait plus charitable… Oh ! bon, bon. Très bien. Je désespère de vous convaincre que cette pauvre bête serait plus heureuse morte que vivante. Je vais commander un van. Puis-je appeler d’ici Stubly au téléphone et lui demander de venir immédiatement ?
— Non ? Vous feriez cela pour moi ? Oh ! très chère Mrs. Cozens, quel ange vous êtes ! Et quel bienheureux miracle de vous avoir rencontrée !
— Couchés ! » cria Norma à ses terriers.
Et elle fila vers la maison.
« Sexuellement insatisfaite, pauvre fille, dit Cedric lorsqu’elle eut disparu.
— Vraiment, Cedric, quelle absurdité ! Elle a quatre enfants.
— Je ne m’en dédis pas. Observez toutes ces rides ! Elle devrait tenter des massages à l’huile ; je le lui suggérerai dès que nous aurons fait meilleure connaissance. Mais je crains que le mal ne soit plus profond. Je suis à peu près certain que le professeur est un homosexuel refoulé ; seul, un pédéraste pouvait épouser Norma.
— Pourquoi ? Elle n’a rien d’un garçon.
— Non, chérie, la question n’est pas là. Mais il existe un certain type de femmes, genre Norma, qui excite particulièrement les hommes qui « en sont », ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça. Au fait, j’y pense : si je m’arrangeais pour la faire venir à Hampton chaque mardi et partager avec Sonia la séance de massage facial ? Hein ? Qu’en pensez-vous ? Il s’établirait entre elles une sorte d’émulation qui serait excellente pour toutes deux, et ce serait pour Sonia un encouragement de constater d’aussi terribles ravages chez une femme tellement plus jeune qu’elle.
— À votre place, dis-je, je renoncerais à ce projet. Norma ne cesse de répéter qu’elle ne peut supporter Lady Montdore.
— La connaît-elle seulement ? Au fond, je crois qu’il faudrait à Mrs. Cozens, pour l’épanouir, une tout autre sorte d’exercice, mais nous pourrions quand même lui apprendre à prononcer « brush ! » et à montrer quelque séduction afin d’encourager le cher professeur de Waynflete à mieux remplir ses devoirs ; et, à son défaut – car je crains qu’il ne faille fonder sur lui que peu d’espoir, – quelque joli petit Woodley pourrait venir à la rescousse. Non, ma chérie, pas soi-même, ajouta-t-il en réponse à un regard significatif. Son épiderme est vraiment trop anti-aphrodisiaque.
— Je croyais que vous étiez résolu à ne jamais la voir, parce qu’elle vous rappelait la Nouvelle-Écosse ?
— Oui, je le pensais tout d’abord. Mais elle est si typiquement Anglaise ! Elle me fascine, maintenant ; vous savez quel anglophile éperdu je suis devenu. Chez Norma, l’épiderme est très « Nouvelle-Écosse », mais l’âme contient tout le charme de l’Oxfordshire. Je suis décidé à devenir son meilleur ami. »
Une demi-heure plus tard, assis près du conducteur du van, Cedric quittait Oxford ; quant à Norma, épuisée à la suite des efforts qu’elle avait fournis pour pousser dans le van la jument qui s’y refusait obstinément, elle me déclara :
« Vous savez, il y a du bon dans ce garçon, après tout. Quel dommage qu’il n’ait pas été élevé dans un collège convenable au lieu d’avoir grandi, n’importe comment, dans ces horribles colonies ! »
À ma stupéfaction – et à mon grand et secret déplaisir – Cedric et Norma devinrent d’excellents amis et, lorsqu’il venait à Oxford, il lui rendait visite aussi souvent qu’à moi-même.
« Mais enfin, de quoi pouvez-vous bien parler ? lui demandai-je, d’un ton dont je ne parvenais pas à cacher l’irritation.
— Oh ! nous avons de délicieuses petites conversations sur une chose et l’autre. J’aime les Anglaises, elles sont si reposantes !
— J’ai moi-même pas mal d’affection pour cette brave Norma, mais je n’arrive pas à comprendre ce que vous lui trouvez de si séduisant.
— Je lui trouve les vertus que vous avez vous-même découvertes en elle », répondit-il négligemment.
À quelque temps de là, Cedric parvint à décider sa chère amie Norma à donner un dîner auquel il se fit fort d’amener Lady Montdore. Lord Montdore ne sortait plus jamais et sombrait sans amertume dans une confortable vieillesse. Depuis que sa femme avait acquis en Cedric un compagnon inséparable, Lord Montdore était non seulement autorisé, mais vivement encouragé, à faire une longue sieste l’après-midi et, lorsqu’il ne dînait pas au lit, montait désormais se coucher en traînant la jambe, sitôt le repas terminé. La présence de Cedric à Hampton lui fut, à tous égards, salutaire. On prit vite l’habitude d’inviter Lady Montdore et Cedric, au lieu de Lord Montdore, et il faut reconnaître que le charme du neveu dépassait infiniment celui de l’oncle ; leurs sorties se multiplièrent d’ailleurs au terme de cette première année, car la panique causée par la crise financière touchait à sa fin, et les réceptions reprirent leur train normal. Lady Montdore aimait trop le monde pour en demeurer longtemps écartée ; quant à Cedric, solidement installé à Hampton, retenu par mille chaînes d’or, on pouvait, à coup sûr, l’exhiber à présent dans le monde sans courir le risque de le perdre.
Malgré l’aversion qu’elle prétendait éprouver pour Lady Montdore, Norma faillit perdre la tête en préparant ce fameux dîner ; elle arrivait en trombe chez moi, aux heures les plus extravagantes, pour discuter la composition du menu ou le choix des invités et finit par me supplier de venir chez elle, dans la matinée du grand jour, l’aider à confectionner un pudding. J’y mis une seule condition : elle achèterait un litre de crème. Elle se débattit comme une anguille furieuse, mais je tins ferme.
« Je pourrais, dit-elle, écrémer soigneusement le lait qui m’est livré chaque jour.
— Non, dis-je. Il me faut de la bonne crème, riche et fraîche. »
J’ajoutai que j’en ferais moi-même l’acquisition et lui en dirais le prix. Elle finit par céder, à contrecœur. Bien qu’elle fût très riche – je le savais de bonne source – elle ne dépensait jamais pour sa maison, sa table ou ses vêtements, le moindre penny superflu. Seule sa tenue de cheval était impeccable ; quant à ses chevaux, elle n’eût pas hésité à les gaver de crème fraîche si leur gourmandise s’en était trouvée satisfaite.
M’étant donc procuré les ingrédients nécessaires, je me rendis chez Norma et lui fabriquai une crème Chantilly. Le téléphone sonnait désespérément lorsque je revins chez moi. C’était Cedric.
« J’ai jugé convenable de vous en avertir, ma chérie : nous faisons faux bond à Norma, ce soir.
— Cedric, m’écriai-je, vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! Ce serait abominable ! Elle a acheté de la crème ! »
Il rit méchamment et répondit :
« Tant mieux pour les affreux rejetons dégingandés qui traînent partout dans la maison ! Ils la mangeront à notre place.
— Mais pourquoi ne venez-vous pas ? Êtes-vous malade ?
— Pas le moins du monde, mon amour, merci. Mais Lord Merlin nous a priés à dîner : il a déniché du foie gras au naturel et une fascinante marquesa espagnole avec des cils de cinq centimètres de long – il a pris la peine de les mesurer. Comment résisterait-on soi-même à de tels attraits ?
— Il faut que soi-même y résiste, répondis-je avec passion. Il est inadmissible que vous fassiez faux bond à la pauvre Norma ; elle s’est donné un mal de chien. Et puis, pensez à nous et à la triste soirée que nous aurions sans vous, misérable garçon !
— Oh ! je m’en doute, pauvres chéries ! Ne sera-ce pas lugubre en mon absence ?
— Cedric, tout ce que je puis vous dire, c’est que vous êtes un affreux rat d’égout.
— Oui, ma chérie, mea culpa. Ce n’est pas que j’ai envie de lâcher la pauvre Norma. Non. Mais je sais que je le ferai. Je n’en ai pas l’intention ; j’ai même la ferme intention de ne pas l’abandonner, mais il y a quelque chose à l’intérieur de moi qui m’oblige inéluctablement à le faire. Dès que j’aurai raccroché l’appareil, après vous avoir dit au revoir, je sais que ma main, mue par quelque force mystérieuse, le saisira de nouveau, j’entendrai ma voix demander, contre ma propre volonté, je vous assure, le numéro de Norma, et c’est avec une inexprimable horreur que je percevrai cette même voix lorsqu’elle annoncera la terrible nouvelle à notre pauvre amie. Et cette histoire de crème, qui rend toutes choses bien pires encore ! Mais que faire contre la fatalité ? Si je vous ai téléphoné, Fanny, c’est pour vous dire que je compte sur vous ; pas de trahison, chère, je vous en prie ; n’allez pas exciter Norma contre moi et éveiller sa colère. Si vous voulez bien m’écouter, vous verrez qu’elle prendra parfaitement la chose, avec beaucoup de bonne grâce et de simplicité. Et si vous vous montrez une alliée fidèle, je vous promets de venir demain et de vous faire une description complète de la marquise aux longs cils. »
Chose curieuse, Cedric avait raison et Norma ne se formalisa pas le moins du monde. Il ne tricha pas, d’ailleurs, et lui dit la vérité ; c’est à peine si, pour les besoins de la cause, il ajouta au tableau une note sentimentale en prétendant que la marquise et Lady Montdore s’étaient connues à l’école, dans leur petite enfance. Norma accepta ces excuses d’autant plus volontiers qu’une invitation à dîner chez Lord Merlin était unanimement considérée à Oxford comme le sommet des félicités terrestres et elle prit, pour m’annoncer au téléphone que son propre dîner se trouvait remis au mercredi suivant, le ton d’une maîtresse de maison à qui ce genre de contretemps arrive chaque jour de la semaine. Reprenant ensuite un parler plus conforme aux habitudes oxfordiennes, elle ajouta :
« C’est la crème qui me tracasse ; attendra-t-elle jusqu’à mercredi, surtout avec cette température ? Et pourriez-vous, chère Fanny, revenir mercredi matin et confectionner un nouveau pudding ? Oh ! merci. Je vous paierai ensemble les deux litres de crème, si vous le voulez bien. Les autres invités sont libres et je crois que les fleurs pourront durer jusque-là. À mercredi, Fanny ! »
Mais, ce mercredi-là, Cedric était alité avec une forte fièvre et, le lendemain, une ambulance l’emmenait en hâte à Londres, où on l’opéra d’une péritonite. Il resta plusieurs jours entre la vie et la mort et Norma dut attendre deux grands mois avant de lancer à nouveau ses invitations.
Une date fut enfin choisie et acceptée, et un troisième pudding fabriqué par mes soins. Je suggérai à mon amie d’inviter mon oncle Davey, pour faire pendant à sa sœur, la propriétaire des bigles. Copiant en ceci Lady Montdore, Norma ne parlait plus désormais du corps enseignant qu’avec un bienveillant dédain ; quant aux étudiants, bien qu’elle ne pût tout ignorer de ces êtres étranges à qui nous devions, elle et moi, l’essentiel de nos revenus, elle cessa pour un temps de les considérer comme des créatures humaines et des hôtes possibles.
Il ne me serait pas venu à l’esprit que le mot « touchant », si souvent employé par Lady Montdore, pût jamais servir à la qualifier elle-même. Cependant, lorsque, pour la première fois depuis la maladie de Cedric, je la revis au dîner de Norma, je découvris en elle et dans les attentions dont elle entourait ce neveu convalescent mille aspects véritablement touchants. Touchante, la transformation subie par cette femme massive et redoutable, que je retrouvai, mince comme un fil, dans une petite robe de taffetas rose et de tulle noir, avec un visage de petite fille sous les boucles bleues de ses cheveux piqués de nœuds de rubans et d’un essaim d’abeilles en diamants ; touchante, la manière dont elle prêtait l’oreille, à travers le brouhaha des conversations, aux moindres propos de Cedric et dont elle l’observait à la dérobée, afin de noter s’il s’amusait et paraissait heureux et sans doute aussi pour se convaincre elle-même qu’il était bien là, présent, en chair et en os ; touchant, le regret qu’elle montra à quitter la salle à manger, après le dîner ; touchante, enfin, tandis qu’elle demeurait assise avec nous dans le salon, silencieuse ou parlant à tort et à travers, l’impatience avec laquelle ses yeux, comme ceux d’un épagneul attendant son maître, restaient fixés sur la porte de la salle à manger, avec l’espoir de voir les hommes revenir bientôt auprès de nous. L’amour, en elle, avait poussé une fleur tardive et bien étrange, mais on ne pouvait douter qu’il se fût enfin épanoui et qu’il eût apporté à cette terrible vieille femme une métamorphose inattendue en la rendant sensible aux douceurs et aux tendresses de la vie. De toute la soirée, je ne reconnus la Lady Montdore d’autrefois qu’au sans-gêne délibéré avec lequel elle ne cessa d’empiler, dans le maigre feu que les rigueurs de l’hiver commençant avaient rendu nécessaire, des montagnes de bois et de charbon, de telle sorte qu’à l’instant de nous retirer la température du salon avait atteint une relative tiédeur comme je ne me souviens pas d’en avoir jamais éprouvée dans cette pièce traditionnellement glaciale.
Les hommes, fidèles à la coutume oxfordienne, s’éternisèrent si longuement dans les délices de leur porto que Lady Montdore, dont l’impatience grandissait, suggéra à Norma de les envoyer chercher. La pauvre Norma, à cette idée, montra un effroi tel que Lady Montdore renonça à la presser plus avant et reprit sa tâche de chauffeur bénévole, sans cesser, pour autant, de fixer sur la porte de la salle à manger son œil implorant d’épagneul.
« Il n’y a qu’une manière, dit-elle, de faire un bon feu : c’est d’y mettre du charbon en quantité suffisante. On a coutume d’échafauder mille théories à cet égard, mais la chose est, en elle-même, fort simple. Auriez-vous la bonté de demander un autre seau de charbon, Mrs. Cozens ? Merci mille fois. Il faut à tout prix éviter que Cedric ne prenne froid.
— Il a été affreusement malade, n’est-ce pas ? dis-je.
— Ne m’en parle pas. J’ai pensé en mourir. Où en étais-je ? Ah ! oui, le feu. C’est exactement comme le café, vous savez : les gens achètent ces percolateurs compliqués et supplient la Trotteuse de leur envoyer du café du Kenya, etc. Pure sottise, en vérité ! Le café est bon s’il est assez fort, et mauvais s’il est clair. Celui que nous buvons en ce moment eût été parfait si votre cuisinière avait triplé la dose. Mais de quoi peuvent-ils bien s’entretenir dans la salle à manger ? Aucun d’eux pourtant ne fait de politique ! »
La porte s’ouvrit enfin. Davey entra le premier, une expression de profond ennui peinte sur son visage, et vint s’asseoir près du feu. Cedric, le professeur Cozens et Alfred arrivèrent ensemble, poursuivant une conversation qui les intéressait manifestement au plus haut point.
« Juste une étroite frange blanche… » disait Cedric, tandis qu’ils franchissaient tous trois la porte.
Je ne manquai pas d’interroger Alfred, quelques jours plus tard, sur le sens de cette remarque, si caractéristique dans la bouche de Cedric, mais si étrangère aux propos habituellement tenus chez les Cozens. Mon mari me répondit qu’ils avaient eu une passionnante controverse sur les cérémonies funèbres en usage dans le Haut-Yemen.
« Je crains, Fanny, ajouta-t-il, que vous n’ayez pas su discerner les qualités profondes de Cedric Hampton. C’est un jeune homme d’une grande intelligence, qui s’intéresse aux sujets les plus variés. Sans doute se borne-t-il, en votre compagnie, ainsi que vous faites vous-même, à exprimer des remarques futiles, comme : « Avez-vous noté l’expression de son visage quand elle vit qui était là ? » par exemple ; il parle ainsi parce qu’il connaît à la fois l’ennui où vous plongent les idées générales et votre amour des cancans. Mais laissez-moi vous dire qu’avec ceux dont l’horizon est un peu plus large, il sait se montrer très sérieux. »
Le fait est que Cedric avait, à sa disposition, des « franges blanches » pour tous les goûts.
« Eh bien ! Fanny, qu’en pensez-vous ? me demanda-t-il en arrangeant délicatement un pli sur la robe de tulle de Lady Montdore. Nous l’avons commandée par téléphone, pendant notre séjour à Craigside – à quand la télévision, hein ? – et Mainbocher se refusait à croire que Sonia eût minci à ce point. »
Elle était en effet fort maigre.
« Je m’enferme, dit-elle en regardant tendrement Cedric, dans un tonneau plein de vapeur, pendant une heure ou deux, après quoi ce délicieux Mr. Wixman, qui a consenti à venir jusqu’à Hampton deux fois par semaine, me masse et me triture de toutes ses forces ; la matinée passe comme un éclair. Cedric, de son côté, veut bien s’occuper de commander les menus, car j’ai quelque peine à fixer mes idées, dans mon tonneau.
— Mais, ma chère Sonia, dit Davey, j’espère que vous avez consulté le docteur Simpson avant d’entreprendre ces exercices ? Je suis terrifié de vous voir dans un tel état, beaucoup trop maigre, je vous assure, juste la peau et les os. Il est dangereux, à notre âge, de jouer ainsi avec les kilos ; on risque de surmener le cœur. »
En disant « notre âge », Davey ne manquait pas de délicatesse, car Lady Montdore avait bien quatorze ans de plus que lui.
« Le docteur Simpson ! s’écria-t-elle ironiquement. Mais il n’est plus du tout à la page ! Tenez, par exemple, il ne m’a jamais recommandé de me tenir sur la tête, les pieds en l’air ; Cedric me dit qu’à Paris et Berlin tout le monde fait cela depuis des années. Si vous saviez quel bienfait on en éprouve ! C’est un exercice qui me rajeunit mieux chaque jour. Le sang circule dans les glandes, vous comprenez, et les glandes adorent ça !
— Comment savez-vous si elles aiment ça ? » demanda Davey, dont l’irritation devenait extrême.
Il disait toujours pis que pendre de tous les régimes, sauf de celui qu’il suivait précisément, et les considéraient comme autant de dangereuses superstitions imposées à des fous naïfs par des charlatans sans scrupules.
« Nous savons si peu de chose de nos glandes, reprit-il. Pourquoi une telle acrobatie leur serait-elle favorable ? La Providence nous a-t-elle construits pour vivre la tête en bas ? Et avez-vous jamais vu des animaux se tenir sur la tête ?
— Le loir, dit Cedric, et la chauve-souris se tiennent couramment la tête en bas pendant des heures. Vous ne pouvez nier le fait, Davey.
— Oui, mais les loirs et les chauves-souris s’en trouvent-ils rajeunis ? J’en doute. Les chauves-souris peut-être, mais les loirs sûrement pas.
— Venez, Cedric, dit Lady Montdore, décontenancée par la remarque de Davey. Il est temps de rentrer. »
Quelques semaines plus tard, Lady Montdore et Cedric s’installèrent à l’hôtel Montdore pour l’hiver et disparurent de mon horizon. La société londonienne, qui ne nourrissait à l’égard des anormaux aucun des préjugés campagnards propres à oncle Matthew et aux Boreley, fit à Cedric un accueil délirant, dont les échos parvinrent jusqu’à Oxford. Il semblait que, depuis la grande époque des « beaux », Londres n’eût pas connu un aussi sûr arbitre des élégances et un aussi brillant meneur de jeux. Cedric passait ses jours et ses nuits dans le monde et entraînait Lady Montdore dans son sillage.
« N’est-elle pas merveilleuse ? Vous savez, elle a soixante-dix ans – quatre-vingts ans – quatre-vingt-dix ans (son âge progressait par bonds surprenants). Quelle adorable chérie, si jeune, si délicieuse ! J’espère lui ressembler quand j’aurai cent ans ! »
De cette terrifiante vieille idole de soixante ans, Cedric avait fait cette délicieuse petite chérie qui frisait la centaine. Existait-il vraiment un seul miracle que Cedric ne pût accomplir ?
Un jour glacé de la fin du printemps, je me trouvai nez à nez avec Mrs. Chaddesley Corbett qui descendait le Turl, accompagnée d’un étudiant au menton plat – son fils sans doute, pensai-je.
« Fanny ! s’écria-t-elle. Mais, au fait, chérie, vous vivez à Oxford, n’est-ce pas ? Cedric me parle sans cesse de vous. Il vous adore, vous savez !
— Oh ! dis-je, ravie, je l’aime beaucoup moi-même.
— Comment ne pas l’aimer ! Si gai, si charmant ! Un amour ! Et Sonia ? Quelle transformation, ne trouvez-vous pas ? Le mariage de sa fille, au fond, a été pour elle une bénédiction du ciel. Avez-vous des nouvelles de Polly ? Quelle idée d’épouser ce Boy, pauvre petite ! Mais je raffole de Cedric, comme tout le monde, d’ailleurs, à Londres. Un vrai petit Lord Fauntleroy. Ils dînent avec moi ce soir. Je leur dirai votre souvenir, n’est-ce pas ? À bientôt, chérie ! Au revoir ! »
Je ne rencontrais Mrs. Chaddesley Corbett guère plus d’une fois par an, mais elle m’appelait toujours « chérie » et m’annonçait, chaque fois, sa visite prochaine ; et j’étais assez sotte pour en éprouver, chaque fois, le même plaisir.
En rentrant chez moi, je trouvai Jassy et Victoria assises auprès du feu. Victoria était verte.
« C’est à moi de faire les frais de la conversation, dit Jassy. La pauvre Vie est malade comme un chien dans la nouvelle auto de Pa et vomit dès qu’elle ouvre la bouche.
— Va vomir au cabinet », dis-je.
Mais Victoria secoua la tête avec véhémence.
« Elle déteste vomir, dit Jassy. Elle aime mieux garder son mal au cœur. Eh bien ! Fanny, nous espérons que tu es contente de nous voir ? »
Je lui répondis que j’étais très, très contente, en effet.
« Et nous espérons, reprit Jassy, que tu as remarqué combien rares sont nos visites depuis quelque temps ?
— Oui, dis-je, je l’ai noté. Trop prises par les chasses, sans doute ?
— Que tu es bête ! On ne chasse pas par un temps pareil !
— Il fait mauvais depuis hier seulement, et je tiens de Norma que vous ne manquez pas un rendez-vous.
— Nous sommes convaincues que tu n’as pas encore réalisé à quel point ton attitude à notre égard, depuis un an ou deux, nous a profondément peinées.
— Allons, allons, mes enfants, dis-je fermement, ne recommencez pas vos éternelles lamentations.
— En tout cas, tu n’as pas été chic, Fanny. Quand tu t’es mariée, nous avons naturellement compté que ta maison s’ouvrirait pour nous initier aux délices du grand monde et que, tôt ou tard, nous rencontrerions dans ton salon les hommes brillants, riches et nobles, destinés à devenir nos époux. « Dès le premier instant où je l’ai vue, j’ai adoré cette petite fille aux longues jambes et au ravissant visage expressif, qui hantait la maison de Mrs. Wincham, à Oxford… » Hein ? Et qu’est-il arrivé ? L’un des partis les plus riches de l’Europe occidentale devient un habitué de la maison, et tu penses peut-être que nous sommes délicatement poussées dans ses bras par notre chère cousine, naturellement soucieuse de notre avenir ? Cette chère cousine va-t-elle remuer ciel et terre pour réussir ce splendide mariage ? Ah, ouiche ! Elle ne songe même pas à nous faire rencontrer le prince charmant ! Une belle gâcheuse !
— Continue, dis-je, agacée.
— Non. Si nous avons jugé bon d’évoquer ces trahisons (à cet instant, Victoria sortit précipitamment sans que Jassy y prît garde) c’est pour te donner une preuve de la magnanimité de notre cœur. Nous avons appris, en effet, une nouvelle sensationnelle et, en dépit de ta conduite si nettement hostile aux Initiés, nous allons te la confier. Mais nous voulons que tu apprécies à sa valeur la noblesse de notre geste… compte tenu surtout du physique ensorcelant de ce prince charmant dont tu nous as tenues éloignées, de ses yeux brillants, de ses cheveux bouclés… Ah ! quelle pitié ! Mais il faut que j’attende le retour de Vic ; ce serait trop ingrat de ma part de profiter de son absence ; Ah ! nous prendrons volontiers du thé ; elle meurt toujours de faim après ses malaises, pauvre Vic !
— Mrs. Heathery sait-elle que vous êtes ici ?
— Oui. Elle a tenu la tête à Vic.
— Comment ? Elle a déjà été malade ?
— Oui. Toujours trois fois. Une fois dans l’auto et deux fois à l’arrivée.
— Si Mrs. Heathery est au courant, le thé ne va pas tarder. »
Il apparut en effet, accompagné de Victoria.
« Le cabinet de Fanny ! Une merveille céleste ! Il y a un tapis, Jassy, et il y fait si chaud qu’on y passerait volontiers toute la journée ! Des gâteaux secs, oh ! Fanny !
— Alors, dites-moi maintenant cette grande nouvelle, demandai-je en remplissant deux tasses de lait pour les enfants.
— S’il te plaît, dit Jassy, je préférerais avoir du thé. Depuis si longtemps que tu ne nous as pas vues, nos goûts ont changé. J’aime le thé maintenant ; je commence même à aimer le café. Merci. La grande nouvelle, c’est que Napoléon, ayant quitté l’île d’Elbe, est en route vers Oxford.
— Comment dis-tu ?
— Gourde ! Comment croire que tu reçois dans ta maison l’élite intellectuelle des deux mondes et que tu l’enchantes par tes spirituelles reparties !
— S’agit-il de Polly ? demandai-je, commençant à comprendre.
— Bravo, chère ! Ce n’est pas trop tôt ! Josh, le groom, en sortant les chevaux ce matin, s’est arrêté aux Blood Arms pour y boire un verre. C’est là qu’il a tout appris. Nous nous sommes précipitées pour t’annoncer la chose, sans nous laisser arrêter par rien. Cet héroïsme ne mérite-t-il pas une récompense ?
— Oh ! ne sois pas assommante, dis-je. Alors, quand arrive-t-elle ?
— D’un jour à l’autre. Les locataires de Silkin sont partis et on nettoie la maison, toutes les choses personnelles de Lady Patricia… Elle attend un enfant.
— Qui ? Polly ?
— Enfin, chérie, qui veux-tu que ce soit ? Pas Lady Patricia, bien sûr. Voilà pourquoi elle revient. Allons ! avoue que nous avons été des choux de venir te prévenir !
— De vrais choux, dis-je.
— Alors, tu nous inviteras à déjeuner ou à dîner un de ces jours ?
— Quand vous voudrez. Et je vous ferai des profiteroles au chocolat avec de la vraie crème.
— Et qui inviteras-tu pour nous faire tomber en extase ?
— Si tu songes à Cedric, mieux vaut y renoncer tout de suite. Il est à Londres. Mais personne ne t’empêche de tomber en extase devant Jock Boreley.
— Oh ! Fanny, tu n’es qu’une brute ! Est-ce que nous pouvons monter voir le cher petit David ? »